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dimanche 5 février 2023

"Feresa del silenci" : les artistes de la revue "Feminal" (1907-1917). Exposition temporaire du Museu d'Art de Girona, 22 octobre 2022/26 février 2023

Force est de constater que la place des femmes dans l'Art Nouveau a été complètement invisibilisée. Autant elles sont très présentes dans toutes les œuvres, de l'affiche à l'architecture, autant leur place d'artistes a été occultée par celle des hommes. Je pourrai nommer Margaret Macdonald Mackintosh, qui en épousant l'architecte et designer Charles Rennie Mackintosh, a été éclipsée par celui-ci. Ou bien, Élisabeth Sonrel, dont les peintures et affiches, entre Art Nouveau et Préraphaélisme, sont bien moins connues (et bien moins cotées) que celles de Mucha, alors qu'elles sont d'une qualité picturale remarquable. Le tableau ci-dessus est exposé à Gérone. 

Elisabeth Sonrel "Allégorie à la guerre de 1914

Lorsque j'ai eu connaissance de l'exposition à Gérone, en Catalogne, je n'ai pu que m'en réjouir : enfin, il était question des femmes artistes Art Nouveau ! Il ne s'agit pas juste d'un élément isolé: en 2015, le II Congrès International CoupDefouet, à Barcelone, s'intitulait "Briser le plafond de verre de l’Art Nouveau" et certaines des communications de ce Congrès ont été reprises en en 2022, par le Réseau Art Nouveau Network, qui a proposé une série de conférence intitulée "Women on stage. Discovering the artistic female contribution to the Art Nouveau". Il n'est pas étonnant que ce soit la Catalogne qui rend visible le rôle des femmes en tant que créatrices qui ont pris part, au même titre que les hommes, de ce grand mouvement révolutionnaire dans l'art qu'est l'Art Nouveau. Cette région autonome, à faute d'être indépendante, est une des plus avancée au monde, en ce qui concerne le féminisme. 


Il y a donc, plus d'un siècle, en 1907, naissait en Catalogne, une revue en catalan, dirigée par des femmes, consacrée aux créations artistiques des femmes de l'époque. Dirigée  par l'écrivaine et journaliste féministe,  Carme  Karr, avec des articles illustrés de dessins et de photographies, écrits et créés par des femmes. "
Feminal" a permis de visibiliser le talent et professionnalisme des femmes et de critiquer le pouvoir des Salons, où l'entre-soi masculin les excluait, en leur donnant un espace écrit mensuel pour présenter leurs œuvres et s'exprimer. 
Tous les articles étaient encadrés par des bandeaux modernistes, les textes étaient accompagnés d’au moins une photographie de l’artiste ainsi que celle de ses œuvres.  Le paradoxe est que ces photographies étaient  réalisées par les portraitistes reconnus -tous hommes-, probablement dans le but de montrer le professionnalisme de ces femmes artistes.
La revue, de part son grand format et les nombreuses illustrations, avait un coût accessible surtout pour des lectrices bourgeoises, plus ou moins cultivées; ce qui correspondait au profil de la majorité des artistes, issues de milieux instruits liés à l’aristocratie,  la politique,  la musique,  la littérature ou les arts. 
Cependant, la revue a publié également  des photographies de salons de dessin et de peinture pour femmes de l’Institut de la culture et de la bibliothèque populaire pour les femmes, ouvert en 1909 par Francesca Bonnemaison (une femme qui c'était donné pour tâche de promouvoir l'éducation féminine dans une optique féministe), ainsi que d'autres institutions comme la Fédération syndicale des ouvrières ou du Collège de Formation des Dominicaines Tertiaires de Lleida.

L'exposition m'a permis de connaître l'œuvre d'artistes catalanes dont j'ignorais tout et d'en retrouver d'autres, que j'avais oubliées, dont les créations avaient croisé mon enfance catalane. Beaucoup de tableaux correspondent à des portraits, des scènes de la vie quotidienne, ainsi que quelques paysages. Même si de belle facture, ce ne sont pas mes préférés, notamment parce que cela ne correspondent pas à l'Art Nouveau.

Au tout début de l'exposition, les œuvres pleines d'humour de Lola Anglada  m'ont immédiatement ramenée à mon enfance et à la revue "El Patufet", véritable emblème catalan. Cette revue a été publiée  une première fois de 1904 à 1938. Arrêtée sous Franco, elle a repris entre 1969 et 1973. Celles que j'ai pu lire enfant, correspondent à de gros ouvrages rassemblant plusieurs exemplaires des éditions anciennes, conservées par mon père. Les dessins de Lola A., comme elle les signait, étaient parmi mes préférés. 



Une autre série de dessins, œuvres de Maria Rusiñol i Denís, sont également dans une veine humoristique. Il s'agit de créations qui mélangent l'aquarelle, la craie grasse et le crayon de graffite, qui représentent des groupes de femmes, habillées dans des vêtements pompeux et désuets. C'était la manière de l'artiste de critiquer la société à laquelle elle-même appartenait. Fille de peintres, elle a côtoyé, dès son plus jeune âge, grand nombre d'artistes et elle a pu en recevoir l'enseignement.



Mon coup de cœur a été l'œuvre de Francisca Rius i Sanuy, celle qui est le plus dans le style Art Nouveau, avec des éléments japonisants. Illustratrice et dessinatrice, elle a obtenu une mention honorifique lors de l'Exposition Nationale des Arts Décoratifs à Madrid. Je rêve de visiter une exposition qui lui soit entièrement consacrée. Il y en a déjà eu une en 2019, que je n'ai pas pu voir. 





Teresa Lostau i Espinet excellait dans la peinture naturaliste de fleurs.



Certaines artistes ont également travaillé sur des objets décoratifs, comme Maria LLuisa Güell qui a peint ce paravent, à l'huile.


Aurora Gutierrez Larraya faisait de projets pour des éventails et des broderies sur des mouchoirs.


L'exposition, comme en son temps la revue, présente également les œuvres des artistes françaises, Elisabeth Sonrel (voir plus haut) et Clémentine-Hélène Duffau.



Tout comme ce tableau de la bruxelloise Juliette Wytsman 


Je souhaite vraiment pouvoir connaître encore plus de femmes artistes Art Nouveau, qu'elles soient de plus en plus visibles dans le monde de l'histoire de l'art afin qu'elles puissent prendre la place que mérite leurs œuvres. 

mardi 1 novembre 2022

Cimetière de Ripoll (1903) avec des niches funéraires modernistes (1909-1910), architecte : Antoni Coll i Fort


Ces dernières semaines, je me suis rendue à plusieurs reprises à Ripoll, une petite ville catalane aux petites rues pittoresques, surtout connue par le monastère bénédictin de Santa Maria de Ripoll avec un portail du XIIe siècle, véritable chef-d'œuvre de l'art roman. Ses constructions Art Nouveau sont beaucoup moins connues, mais non dénouées d'intérêt. Une d'entre elles, loin d'être spectaculaire mais rare, est le nouveau cimetière de la ville. Construit dans un style éclectique, à partir d'un projet de l'architecte Antoni Coll Fort, datant de 1903, mêle modernisme (l'art nouveau catalan) et néoclassicisme. Les tombes de style Art Nouveau sont fréquentes dans les cimetières catalans, comme par exemple celui du Poblenou, à Barcelone, mais il existe également des cimetières construits dans ce style, dont celui-ci. C'est ainsi qu'en ce 1er novembre, jour de la Toussaint, j'ai pensé que c'était la journée "idéale" pour écrire un article sur ce sujet.

La création de cimetières en dehors des centres urbains, date du XVIIIé siècle, notamment suite aux grandes épidémies. A Ripoll, il y a eu plusieurs cimentières, dont le plus important était celui de l'église Saint Pierre, situé à côté du monastère. L'histoire de l'actuelle cimetière est détallée dans un article en catalan du journal local NacióRipollès, datant de 2013. Au départ, l'emplacement du cimetière fut un peu décidé dans l'urgence.  En 1853, se fait sentir la nécessité de construire un nouveau cimentière, car il n'y a pus de place dans l'ancien, à côté du monastère. Un an plus tard, une épidémie de choléra accéléra le processus. La  population augmente beaucoup au début du XXe siècle, effet de l'essor du secteur textile et du chemin de fer . Cela oblige à élargir le cimetière en en doublant sa surface. En 1902, les terrains sont achetés et la construction est planifiée par l'architecte Antoni Coll i Fort qui construit également à cette époque la maison du docteur Agustí, de style moderniste, dont je parlerai dans un autre article.

Antoni Coll i Fort a été l'architecte municipal de Ripoll de 1898 à 1928, ainsi que des villes voisines de Campdevànol, Ribes de Freser et Sant Joan de les Abadesses. Je l'ai déjà mentionné dans mon article sur cette dernière ville (Casa Vídua Climent Tarré), ainsi que dans celui sur Camprodon (La Palanca o Can Vila), situé également dans le Ripollès. 

Le cimetière est formé par deux parallélogrammes adossés, dont la limite est marquée par deux murs de niches funéraires qui flanquent l'axe principal menant de l'entrée à la chapelle de style néoclassique. 


L'entrée est éclectique, mélangeant des éléments en pierre locales et des frontons néoclassiques.


Les niches funéraires modernistes (1909-1910) se trouvent juste à la limite des deux enceintes dites de Sant Domènec et de Santa Maria. Il 'agit d'un lieu réservé à l'élite de la ville, comme le montrent certaines pierres tombales. Tous sont des concessions à perpétuité et leur vente en est interdite. Le style moderniste consiste en des formes ondulée et la forme ogivale des niches.




Après le porche d'entrée de panthéons funéraires présentent également quelques éléments Art Nouveau. Plus tardifs, rien ne dit s'ils sont œuvre du même architecte ou pas.





Malgré son intérêt, actuellement, ce cimetière ne bénéficie d'aucune mesure de protection patrimoniale.

samedi 13 août 2022

Hospitalet de Llobregat, architecture modernisme et industrie: Fàbrica Tecla Sala Casa del Director, architecte : Claudi Durán i Ventosa? - 1901? et Aceites Regàs, architecte Juli Maria Fossas Martínez - 1911

Août 2017, sous un soleil de plomb, je suis partie à pied dans les rues de L'Hospitalet de Llobregat -banlieue de Barcelone-, vers l'ancienne fabrique textile Santa Tecla, aujourd'hui centre culturel. Sur le chemin, j'ai découvert une ancienne huilerie, aujourd'hui cave du vin pétillant catalan Cavas Avida. 


Fàbrica Tecla Sala Casa del Director

L'Hospitalet est la deuxième commune la plus peuplée de Catalogne. Le quartier de Santa Eulàlia, est devenu un grand centre d'industries textiles qui avaient commencé à se développer dans le quartier mitoyen de Sants de Barcelone, au XIXe siècle.

La fabrique est née d'un moulin à papier construit au milieu du XIXè siècle. En 1882, la famille Basté le reprend pour y installer une filature et une fabrique de tissus de coton. Peu à peu la fabrique s'agrandit et la famille fait l'acquisition des terrains alentours. Elle confie à l'architecte Claudi Durán i Ventosa la construction d'un ensemble de style "manchestérien". Bien qu'il n'y ait pas de documents qui le certifient, la maison du directeur, qui se trouve devant la fabrique, lui est souvent attribuée. Ce qui pourrait être effectivement le cas, car même si une grande partie de son œuvre consiste en des constructions industrielles et qu'il a été un des pionniers des constructions en béton armé en Catalogne, il a également construit des édifices d'habitation de style moderniste

Par ailleurs, sur un plan ancien, datant de 1916, qui se trouve à l'entrée de la bibliothèque actuelle, il est possible de voir, non seulement la maison du directeur, mais aussi, un portail d'entrée, aujourd'hui disparu, qui semble avoir un style similaire. En tout cas, fort différent que celui du reste des édifices. 

En 1913, Tecla Sala i Miralpeix, un autre industriel va racheter l'ensemble. Il ne serait pas impossible, également, qu'à ce moment là, il ait pu faire appel à un autre architecte pour la construction de la maison du directeur.

Il s'agit d'une villa constituée de deux corps perpendiculaires, en forme de T dont les façades portent des couronnements crénelés. Chaque frotton est orné d'un visage de femme qui semble émerger d'un ensemble de fleurs. Les entourages des fenêtres et portes sont ornés de fleurs et un sgraffite fleuri court le long de la toiture. 




Aceites Regàs

Venant du centre de L'Hospitalet, en direction de la fabrique, j'ai aperçu cette construction,  au n°13 de la rue Buenos Aires.
Il s'agit d'un ancien magasin d'huiles, construit dans un style totalement Art Nouveau, avec de belles lignes courbes. 


Son architecte, Juli Paria Fossas Martinez, ne m'est pas inconnu, puisque j'ai aussi mentionné une des ses œuvres, à Camprodon, petite ville du Ripollès, près de laquelle j'habitue aujourd'hui. Il a du reste souvent construit dans le style Art nouveau. 
Ici, il s'agit d'un édifice de trois travées. Dans celle du centre, plus large et haute, s'ouvre un grand portail avec au-dessus trois grandes fenêtres dont la centrale est plus haute que les latérales. Le tout inscrit dans un motif ovale et couronné par un fronton au décor floral dans lequel se trouve le nom du magasin actuel.


Les travées latérales s'ornent de trois fenêtres protégées par des barreaux décorés de fleurs. Elles sont surmontées d'une rambarde en fer forgé.